Héb. 5-6 : être des maîtres
Lettre aux Hébreux 511 à 68
Il est ridicule d’avoir nommé cette lettre anonyme : « l’Épître aux Hébreux ». Non pas que le texte soit inutile à un disciple de Moïse qui se tournerait vers le Christ, bien au contraire, mais il n’est pas adressé exclusivement à eux ! Certes, l’auteur d’origine l’adressait à priori « aux Hébreux » devenus chrétiens : et alors ? que nous importe ? Les auteurs inspirés ne savent jamais à qui leurs propos s’adresseront dans l’avenir, c’est un élément sur lequel ils n’ont aucune maîtrise ; étant seulement inspirés, ils ne sont pas possesseurs de ce qu’ils disent, ils n’ont pas la prérogative de décider à qui parlera leurs textes après eux et dans les époques futures. Amos ou l’auteur du rouleau d’Esther croyaient-ils qu’ils auraient les lecteurs qu’ils ont depuis des siècles ? Mais bien entendu, tout écrivain, et d’autant plus celui qui rédige une lettre, destine son courrier à une personne ou un groupe précis dans son actualité ; car il n’est pas facile d’écrire sur le sable, c’est-à-dire d’être inspiré au point de savoir que sa parole ne s’effacera jamais, même lorsque le vent roulera le sable.
Bref, ce texte aurait pu être nommé : « Les pères », car il est un récapitulatif des manières par lesquelles l’inspiration divine se fit jour aux hommes ; depuis Abel jusqu’au Christ. Ainsi cette lettre exhorte-t-elle à comprendre ce qui vient de cette longue paternité. Comment les antiques chemins avaient pour centre et pour somme le Christ. Comment les figures historiques ou les allégories d’alors étaient en vérité la promesse qui se fit chair avec Jésus de Nazareth. Cela fait, il est alors possible de se séparer des pères sans pourtant les trahir : en suivant la promesse qu’ils annonçaient. Or, le piège est double : soit de retourner vers le discours des pères, soit de les amalgamer avec le Christ. C’est ainsi qu’on les trahit ! Tandis qu’en se séparant d’eux, en suivant la direction vers laquelle ils pointaient, ils deviennent un encouragement dans cette marche étroite de la foi, celle-là même qu’ils ont inaugurée de manière prophétique. Comme s’ils nous disaient : « Va vers ton repos. Quitte tes pères et va vers l’héritage du Père ». De fait, le leitmotiv de cette lettre est plus qu’ailleurs dans la séparation de la Loi et de la Foi, parce que l’objet de la foi s’est fait chair. C’est un impératif de la foi au risque que tout le vêtement se déchire !
Cet écrit s’adresse donc à l’Église dans une actualité poignante ! Depuis 2000 ans, c’est elle qui mêle la loi avec la foi, la tradition lévitique avec le rejet par le Christ de cette tradition, le « vivre par les commandements » avec le « vivre avec simplicité par la confiance ». Quelle hypocrisie de penser que cette lettre serait à l’exclusivité d’un christianisme venant du judaïsme ! Voici précisément vingt siècles que l’Église s’est judaïsée ; elle a même persécuté le peuple juif en prétextant être le nouvel Israël. L’Église est « devenue lente à comprendre » ; elle n’a même rien compris de l’impératif de séparation avec la Loi. Elle s’est accaparé la Loi, et tout comme Pierre, elle a dit : « Dressons trois tentes, une pour la loi, une pour les prophètes et une pour le Christ ». C’est elle qui devrait étudier et re-étudier ce texte, c’est elle qui devrait comprendre les pères et les honorer en criant le mot de Jean-Baptiste : « Il faut que soit brisé le roc de la loi dans mon cœur et que le Christ y croisse. »
L’Église est si lente à comprendre qu’elle en est devenue bête, une bête dangereuse. Le « vous devriez être des maîtres […] vous en êtes au lait, tels des bébés » nous laisse un constat amer du christianisme établi : non seulement ses vérités sont devenues folles, mais il souffre d’une réelle maladie psychiatrique. Il suffit pour cela de discuter sur des forums « chrétiens » pour se rendre contre qu’on a à faire à des adultes tenant un discours de gosses et un discernement de bébés. L’Église est remplie d’autistes spirituels et d’intégristes latents.
C’est pourquoi l’épître aux Hébreux nous stupéfie. Elle répertorie quelques éléments qu’elle classe comme étant du niveau de l’école primaire : « la repentance, la foi en Dieu, les baptêmes, l’imposition des mains, la résurrection des morts, le jugement. » Il suffit d’avoir fréquenté assidument une église pour se rendre compte qu’après dix ans on vous tient exactement le même discours. On vous fait tourner en rond autour des mêmes thèmes remâchés, ruminés à l’excès. Tels de bons ruminants, on tire de vous le lait produit par cette rumination et on vous garde de plus en plus dans l’infantilisme, dans la candeur d’un christianisme sucre d’orge débilitant. Quelque chose ne va pas ? Il faut se repentir, se confesser, ou bien recevoir l’imposition des mains. Dimanche après dimanche les ruminants de ce christianisme-là entendent les mêmes menaces, amenées avec tout le tact qui sied aux hommes encravatés : Est-ce que tu crois vraiment en Dieu ? Es-tu baptisé ? Es-tu certain d’échapper au jugement et de ressusciter ?
Mais pour quelle raison l’auteur continue-t-il son propos par un : « Il est impossible, en effet, que ceux qui un jour ont reçu la lumière, goûté au don céleste, eu part à l’Esprit Saint, savouré la parole de Dieu […] et qui pourtant sont retombés […] car ils crucifient pour leur part le fils de Dieu… » Pourquoi ce « en effet » ? Doit-on penser qu’il y a dans l’esprit de l’écrivain un lien de cause à effet entre la réalité d’en être au lait et celle d’abandonner la foi, entre la réalité de lire la Bible comme un catalogue et le fait de crucifier le Christ ? Oui, en effet !
« L’Église a crucifié le Christ » disait Karl Barth dans son commentaire de la lettre aux Romains ; et de rajouter : « Il faut rappeler le symptôme de tous les symptômes : rappeler que c’est l’Église — que ce n’est pas le monde, mais bien l’Église — qui a crucifié le Christ. » – Vous devriez être des maîtres : et quiconque ne lutte pas pour le devenir risque fort de crucifier un jour celui qu’il appelle aujourd’hui son Maître.
Ivsan Otets