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Samson l’indomptable

Le livre des Juges, chapitres 13 à 16.


DU LIVRE DES JUGES

Nous nous saisissons de l’histoire de Samson un peu comme un œuf dur qu’on sortirait de l’eau bouillante ; impossible de le garder dans la paume de sa main, il faut le passer au voisin ou le laisser s’abîmer au sol au risque de se brûler. La solution la plus intelligente est bien sûr de le mettre dans l’eau froide, on pourra ensuite l’éplucher et l’utiliser à sa guise. De fait, l’interprétation suivante du livre des Juges mise en avant par les chercheurs est à ce jour très plausible[1]. Le personnage de Samson, à l’instar de ses congénères, servirait de prétexte politico-religieux. Les chroniques des Juges seraient en réalité un réquisitoire contre leur méthode, car leur efficacité ne dépasse pas la vie de chacun des héros présentés. Le récit a pour but de faire l’apologie, de façon voilée, de la solution parfaite que serait l’instauration des rois de Juda ; les Juges en seraient l’annonce par leur échec à stabiliser définitivement le pays. Un auteur ou un groupe d’auteurs postérieur aux faits (sous le roi Josias ou au retour de l’Exil babylonien) auraient donc récupéré un fondement historique puis l’auraient remanié, prouvant ainsi à leurs contemporains que l’engendrement historique de la royauté judéenne était voulu par Dieu. Le propos tend à dire que l’Histoire d’Israël s’embourbait à l’époque des Juges parce que l’Alliance morale n’avait plus la primauté absolue ; ainsi est légitimée la future royauté issue de Juda, seule capable de restaurer l’Alliance de la tôrah et de réunifier les tribus autour du Temple de Jérusalem, car, dit l’auteur : « En ce temps-là il n’y avait point de roi en Israël, et chacun faisait ce que bon lui semblait. » (176 et 2125)

Le personnage de Samson entre dans ce schéma sans aucune difficulté. Son impulsivité sauvage, son insoumission et sa naïveté envers les femmes semblent signer sa désapprobation morale ; de plus, sa famille issue de la tribu de Dan vit à Çoréa, sur une crête rocheuse, à la frontière de Juda et des villes Philistines de la vallée. La tribu de Dan, nous dit-on « cherchait une possession pour s’établir, car jusqu’à ce jour il ne lui était point échu d’héritage au milieu des tribus d’Israël » (181). Samson est par ce fait décrit comme étant à la frontière de l’antique mythologie plus ou moins nomade et celle de la civilisation qui germe lentement ; la royauté de Juda à venir se proposant de l’incarner. C’est pourquoi les hommes de cette tribu livreront Samson aux Philistins (1511-13), désavouant ainsi sa manière de faire. Finalement, suite aux événements liés à ce dernier Juge, l’auteur nous décrit la migration des Danites vers le nord et le délitement de leur comportement (18). Ainsi s’achève le livre des Juges : la royauté davidique avec sa magistrature juridique encadrant prêtres et prophètes frappe à la porte !

Mais dans un futur plus lointain, et en évoluant au-delà du seul livre des Juges, c’est la bannière d’une politique de justice que claironne cette idéologie. Son caractère messianique a bien sûr toujours été conservé (sous divers vocables) afin de justifier son inéluctable émergence. Siècle après siècle, les royautés seront transformées pour aboutir à nos grandes démocraties administratives ; les religieux deviendront des éducateurs moraux et les prophètes des experts en certificats de la vérité ; l’ensemble s’unira enfin pour civiliser le monde, apportant la paix aux peuples qu’ils ont mission de paître. Dans cette perspective, ces dirigeants remplaceront sournoisement l’insaisissable foi des Samson par le terme de responsabilité morale et intellectuelle ; et afin d’anticiper toute déviation, ils agiteront le grondement des crises avec sa menace des sauvageons de l’anarchie. On appellera à cet égard les artistes pour conter habilement à tous, dès leur plus jeune âge, l’histoire de ces héros pathétiques de l’antiquité, de leurs siècles sous-évolués au cours desquels : «Il n’y avait point de nations civilisées, et où chacun faisait ce que bon lui semblait ».

Les chercheurs ont donc rendu un grand service à la Foi en décrédibilisant la valeur historique de l’Ancien Testament, en mettant en exergue l’amalgame de réalité et de fiction qu’il comporte, en montrant que « l’historiographie biblique fut écrite avant tout pour forger le présent et transmettre un message idéologique à ses lecteurs et ses auditeurs[2] ». En effet, si le détracteur biblique se lave d’abord les mains devant les données de l’archéologie et de l’historien moderne, il finit par rire jaune lorsqu’il découvre le piège dans lequel il est tombé ! Car en dévoilant le déguisement du texte, il porte du même coup toute l’attention sur l’idéologie qui était cachée derrière ; or, celle-ci tend précisément, comme l’explique Isabelle de Castelbajac, à « détacher l’Histoire de la mythologie au nom de la morale », en montrant que « la faillite du pouvoir a pour cause le retrait de la loi », et que la solution se trouve dans « l’établissement d’un code de bonne conduite et la responsabilisation de ceux qui conduisent les affaires humaines ». C’est exactement le type de message que prône le contemporain lorsqu’il défend la démocratie et ricane de la Bible ! Il se retrouve dès lors devant un paradoxe : ses lumières érudites vis-à-vis du corpus biblique ont aussi mis à jour son ignorance, car cet ennemi qu’il vilipende se trouve être le reflet de son propre visage et l’une des matrices d’où il est issu. Sa critique biblique a donc effectivement servi son idéal humaniste, mais en le trompant : l’essence de son idéal proclamant un âge d’or était déjà dans le texte ! Tandis que le moderne interroge fièrement et met en procès les propos des anciens, il ne sait pas qu’il va se découvrir lui-même en eux.

Mais suffit-il de plonger l’Ancien Testament dans l’eau froide des chercheurs pour résoudre définitivement ce qu’il nous dit ? Faut-il reposer le livre sur l’étagère, garanti de l’avoir déchiffré parce que des hommes instruits nous démontrent qu’il a pris en otage certains faits historiques afin de justifier une idéologie ? N’est-ce pas plutôt la mémoire, quoique remaniée, qui prend en otage ses auteurs et ses interprètes tandis qu’ils la transcrivent à leur convenance, selon la perspective qui leur est donnée ? De toute évidence, Samson nous a été raconté précisément grâce aux soins de ces idéologues qui se croyaient maîtres du passé et bâtisseurs d’avenir. L’Histoire abuse les sages en leur faisant croire qu’elle est morte ; alors qu’ils décryptent les épitaphes des pierres tombales du passé, convaincus d’atteindre la vérité historique où l’essentiel sera bientôt dit, ils servent au contraire à faire abonder sa parole. C’est ainsi que les savants lisent sur les pierres afin que d’autres puissent les écouter crier ! Pour ces derniers, l’énigmatique Histoire devenue vivante révèle les bribes d’un sens caché, celui qu’elle tient invisible tandis qu’elle se joue des chemins visibles conduisant au passé. Aussi laisse-t-elle aux idéologues le soin d’examiner, de peser, de mesurer puis d’habiller d’histoire les cadavres qu’ils trouvent durant leurs fouilles ; et elle laisse à d’autres de chercher la seconde direction[3] émanant de ces ébauches historiques d’hier et d’aujourd’hui.

LE COMMENCEMENT

Samson est « celui qui commencera à délivrer Israël de la main des Philistins » affirme un ange à ses parents (135). Mais il échoua. Échec, comme expliqué plus haut, qui sert de prétexte pour démontrer que cette délivrance devait venir par la royauté judéenne : la tribu de Juda livra donc Samson aux Philistins. Et quiconque accuserait les Judéens de désapprouver un ange de Dieu se tromperait gravement. Samson chuta, lui rétorquera-t-on, parce qu’il ne respecta pas le statut de « consacré » qu’il avait reçu. Il était immoral, incontrôlable et sauvage ; la délivrance passera par une instauration minutieuse de l’Alliance morale sur toute la sphère publique, lui dira-t-on enfin ; d’où la nécessité d’une royauté ! Le texte paraît toujours retomber sur ses pattes, en l’occurrence, celles de la tôrah et d’un temple sacré présenté comme étant sa source. Mieux encore, on reformule de cette façon la parole de l’ange : « Samson commença à délivrer Israël de la main des Philistins, mais n’ayant pas été trouvé digne, l’ange octroya cette tâche aux royautés judéennes qui érigèrent les Lois mosaïques en système gouvernemental. » Ainsi fut abolie l’époque des héros pour inaugurer celle de la politique.

Cette pensée-là est proprement gréco-romaine. Le légendaire Achille enthousiasme la foule, et on se plaît à préserver son titre de demi-dieu avec sa chevelure tant qu’il se bat héroïquement aux côtés des armées grecques durant la guerre de Troie, mais lorsqu’il déserte l’armée, plein de colère envers le roi Agamemnon à cause de la belle Briséis, il devient indigne ; le gaillard n’est pas fiable, il est inconstant, il est incapable de paître le peuple et d’occuper une charge internationale tant ses caprices le contrôlent. Bien des chercheurs reprochent d’ailleurs aux « héros d’Homère d’être particulièrement sujets à des sautes d’humeur rapides et violentes ; de souffrir d’instabilité mentale[4] ». On préférera donner le sceptre du pouvoir à l’Empereur philosophe Marc Aurèle, fervent stoïcien, gardien de l’éthique et accusateur des passions ; qu’il guerroie autant qu’il le veut, qu’il agrandisse l’Empire ou qu’il le défende bec et ongles comme il le fit réellement, mais qu’il reste humain et non un demi-dieu incontrôlable ; sinon, on frappera son talon d’Achille, on coupera sa chevelure, on flétrira sa gloire. On le fera chuter ! L’homme oint de Dieu est donc celui dont la conduite humaine est normale, dans le cas contraire on lui diagnostiquera un désordre psychique ou démoniaque, et bien souvent un peu des deux. De sorte qu’aucun prophète biblique, ni même le Christ n’auraient aujourd’hui un traitement différent qu’ils connurent de leur vivant. Ceux qui honorent leurs tombeaux sont d’ailleurs les plus virulents ; l’idée que les prophètes fussent « anormaux » est à leurs yeux un terrible cauchemar.

Qu’est-ce qu’a « commencé » Samson ? De quelle délivrance est-il le commencement ? Précisément d’une chose impossible : de l’obstacle des différences, de la main de l’étrange étranger. Cette délivrance est impossible dans la réalité, car il y aura toujours un Autre venu d’une autre contrée ou par delà les mers, avec d’autres dieux et d’autres coutumes. Il y aura toujours une main de Philistin ; une autre vérité se prétendant plus vraie que la mienne, menaçant ainsi ma bénédiction, mon territoire, mes richesses, l’avenir qu’un dieu m’a promis sur la terre de mes pères. L’effacement de tout Autre n’est envisageable que par l’œcuménisme, c’est-à-dire en faisant « tout habiter » sous Un-seul concept : en passant de l’Autre à Un-seul, de Dieu au diabolique ! L’union sur toute la terre habitée d’une politique totale et de l’œcuménisme est la double face d’une même pièce nommée enfer. C’est forcer chacun à soumettre son concept particulier à un concept-Roi, c’est mettre à mort la prétention d’y échapper que chacun a droit d’avoir. La seule solution qui nous sauverait de voir l’Autre comme un ennemi serait d’être libre de tous les concepts et de toutes les vérités ; car c’est le bain de nos vérités conceptuelles qui métamorphose chacun en rival. L’ennemi n’est pas l’autre, l’ennemi c’est toute idée d’une vérité générale, idée poussée à l’extrême dans l’œcuménisme. De fait, être sauvé de la main des différences est une utopie. Samson est un utopiste à qui il faut opposer le réalisme : un salut qui ait un royaume terrestre ! Avec le temps des politiques s’annoncent les carnages de masse et la disparition des héros dont la liberté fait rêver les cœurs d’enfants. Les gens normaux sont des malades parce qu’ils ont tué l’utopie.

Ce qui choque chez Samson, c’est sa liberté et son indépendance, à l’image de sa spiritualité qui paraît « trop simple » pour être vraie ; Samson ne s’encombre ni de rituels organisés, ni d’une liturgie, ni d’holocaustes, il s’adresse à Dieu spontanément, sans support religieux, de même qu’il semble plutôt agir d’instinct et ne suit aucun code justificateur. De plus, habitant à la frontière entre Juda et les Philistins, il a un pied dans l’idéologie d’un Israël à qui une terre serait consacrée, et un pied avec le Danite qui cherche encore un lieu où s’établir ; la tension du Philistin venu d’ailleurs ne lui est donc pas inconnue. Aussi son activité débute-t-elle par une provocation (1410) : un festin de noces où lui, le Danite, va prendre la main d’une Philistine.

Le conflit que Samson va susciter lors de ses noces est intellectuel tout autant que ludique ; il propose l’énigme du lion et du miel (1414) qu’il a puisée dans sa propre expérience spirituelle : celle de l’homme inspiré. Les « trente vêtements et les trente draperies fines » offerts en gain à quiconque apportera la réponse représentent l’abondance, la richesse et la réussite matérielle, c’est-à-dire les savoir-faire et les connaissances par lesquels l’homme revêt sa réalité et pourvoit à ses besoins terrestres. Mais du fait que l’énigme proposée est inspirée, elle est insoluble à ces capacités que l’homme déploie pour dominer la vie. Samson enseigne sous forme de parabole : les sagesses et les forces humaines procurant bonheur et richesses ne peuvent atteindre les trésors divins ; bien que fortes et royales comme un lion, elles sont vaincues par la main divine. Derrière cet échec apparent, l’homme est appelé à se nourrir d’un miel gratuit que seule peut lui offrir cette nouvelle vie. C’est par le doux murmure de l’inspiration que Dieu exhorte l’homme à vivre, par la foi, non par les forces rugissantes des lois du monde, quand bien même elles lui proposeraient de transformer les plantes en vêtements ou les pierres en pain ! Bien entendu, nul n’aura l’humilité de reconnaître le miel des paroles de Samson. Tout au contraire, tels des renards, ils voleront la solution à l’extérieur, en menaçant l’épouse de Samson, étant impuissants à la trouver en eux-mêmes. Certes, ils obtiendront le gain promis par le Danite, mais en récoltant sa colère puisque trente philistins d’une ville voisine pourvoiront aux vêtements en les payant de leurs propres vies. La colère de Samson n’est certes pas à imiter, mais elle n’est pas non plus là pour lui reprocher un caractère déséquilibré ; elle sert à signifier que l’inflexible loi reste la seule mesure à l’homme qui a renvoyé la foi comme si celle-ci était une fable ou un jeu. Les compagnons de Samson qui l’accompagnaient resteront quant à eux dans le mutisme, spectateurs, ils tireront les marrons du feu et le trahiront : la bien-aimée sera « volée » par l’un d’eux avec l’approbation de son père (1420). Ayant profité lâchement du conflit entre Samson et les hypocrites, sans prendre parti, ils verront la vérité de leur action leur revenir tel un boomerang : les lois de la réalité mettront à mort le père, la femme et le voleur (156)

LES RENARDS

Samson est donc rejeté après avoir été pillé amèrement, tant d’un côté que de l’autre. Il quitte dès lors l’adolescence de son statut de prophète. C’est ainsi qu’il va comprendre durant son propre cheminement toute la profondeur de l’énigme qu’il avait portée ; car s’il l’a touchée de près, le sens le plus essentiel ne lui a pas encore été révélé. Si le lion devait mourir pour que le miel soit donné, l’ange n’avait-il pas dit à la mère de Samson : « Il sera consacré dès le ventre jusqu’au jour de sa mort » (137).

Pour l’heure, Samson ne boit encore que le mépris en étant plus ou moins considéré comme un naïf impulsif que la figure populaire dessine de lui. Aussi va-t-il engager une opposition directe, non plus sous la forme d’une allégorie, mais en visant cette fois l’économie réelle et la prospérité même des Philistins et celle des Judéens par voie de conséquences. De la sorte entrera-t-il dans l’âge adulte de son appel :

« Ayant saisi des renards, il les attacha queue à queue et fixa une torche entre chaque paire de queues ; puis il mit le feu aux torches et lâcha les renards dans les champs des Philistins, incendiant les blés sur pieds et les meules, et jusqu’aux plants des oliviers. » (154-5).

Samson vient d’acquérir le statut d’ennemi. Il fut recherché de toutes parts, à tel point qu’il dût se réfugier seul dans une caverne où il vécut probablement un certain temps. Non seulement il ne trouva pas l’aide des Judéens, ni ne les rassembla à sa suite, mais ces derniers le livrèrent aux Philistins. Ils s’assurèrent de cette manière la paix et préservèrent leur propre économie menacée de représailles. La première situation a donc été confirmée en toute clarté : la position prophétique de Samson est rejetée tant par les Philistins que par les Judéens dont les intérêts sont communs !

Les renards attachés queue à queue représentent l’ambiguïté de ces idéologies prétendument adverses, mais qui en réalité usent de méthodologies similaires et pourchassent le même but : Philistins et Judéens veulent être la royauté dominatrice. Ils croient l’un et l’autre incarner la vérité divine dans le réel. Ainsi sont renvoyées dos à dos les doctrines philistines et israélites, et de façon plus actuelle celles de l’occident et celles de l’orient, ou encore du religieux et de l’athée, du capitalisme et du marxisme, etc., etc. Elles sont toutes rangées dans une seule catégorie, bien qu’à des degrés différents : leur antagonisme n’est qu’une illusion. Elles ne conçoivent l’inspiration divine que pour mieux la piller, chacune selon ses besoins. En outre, elles s’en servent comme bannière, organisant des systèmes politico-religieux où l’interdit et le devoir fleurissent joyeusement, créant surtout des écoles de « consacrés » et de théologie afin que l’inspiration soit sous contrôle. Elles sont une subversion de la révélation qui varie avec leurs degrés de sincérité et de conscience spirituelle.

Samson annonce ici l’idée que Chesterton formula plus tard en parlant des « vérités chrétiennes devenues folles », c’est-à-dire le syncrétisme. Dans sa hâte incrédule à donner réalité à la révélation, le christianisme posa sur son sein tous les sucs cultuels et philosophiques que les sociétés où il s’établit chérissaient. Samson nous parle lui de la vérité de la terre promise devenue folle ; dès l’instant où elle voulut se faire chair dans le royaume judéen, elle signa des compromis avec ses puissants voisins et les scella avec le sang des prophètes. Le Judaïsme rejeta précisément le Christ pour cette raison, parce que ses théologiens trouvaient indigne que la Vérité puisse se faire chair ! Le Christ refusa pourtant de faire chair sa royauté, affirmant précisément que son royaume ne s’incarnera pas ici-bas, qu’il n’est pas de ce monde, qu’il est un royaume des cieux seul : c’est ici la terre promise ! L’Église et le Judaïsme sont aussi deux renards attachés queue à queue ; ils usent de procédés semblables pour se déshonorer et obéissent aux mêmes maîtres. Tout comme les compagnons de Samson, l’Église-déclarée dépouille la révélation en s’intitulant épouse, puis elle livre le Christ à la puissance dominante du moment. Elle se prostitue de la sorte aux systèmes politiques et aux doctrines des lieux et temps qu’elle traverse. Son espérance est de voir les valeurs « chrétiennes » s’imposer au monde au travers de la civilisation occidentale dont elle est la servante : des valeurs chrétiennes « devenues folles ».

De fait, le système royal qui succédera à l’abolition des Juges-inspirés est une vue miniature de l’élaboration de nos sociétés ; on met queue à queue diverses doctrines à priori opposées : Judaïsme, philosophies gréco-romaines, mythes antiques, Christianisme… puis on livre aux fers les inspirés trop inspirés qui mettent en danger le projet humain. La croyance est recommandable tant qu’elle ne s’occupe que des pauvres, mais vivre par la foi est condamnable dès lors où l’homme acquiert par elle trop de liberté et d’indépendance. Et si ce dernier est consacré à Dieu, on lui trouvera une faute morale ou une anomalie psychologique pour lui fermer la bouche. Car nul n’a le droit d’être insoumis à la sentence communautaire et tous doivent vivre par cette loi, c’est sur elle que se fonde l’empire universel en construction et sa religion œcuménique.

Pareillement, le parcours de Samson est une vue miniature de l’intention prophétique. La première lecture où se mêlent fiction et réalité cache en fait une profonde subtilité. À la frontière où il se tient, Samson va à la racine en dévoilant l’esprit commun unissant des idéologies en apparence contradictoires, et sa révélation fait office d’étincelle : elle déclenche le feu aux torches, conduisant l’hypocrisie d’un tel appareil à devenir fou et à s’autodétruire. Car « les antagonistes ont besoin l’un de l’autre pour perpétuer la discorde qui les fait vivre » explique René Girard, « leur entente secrète vise à empêcher la mise à jour de leur vérité commune, vérité dont ils pressentent que le surgissement va les anéantir simultanément[5] ».

LA CHUTE : DALILA

Samson est donc haï de tous et livré au pouvoir dominant après son audace avec les renards ; mais il leur inflige encore une défaite cuisante et humiliante (1515). De nouveau libre, il entre cette fois dans la solitude et l’errance. Un interminable statu quo s’installe durant lequel il sera vaincu par l’usure d’une situation qui apparaît humainement intenable. La chute dans l’immoralité est une affabulation de l’auteur du livre des Juges qui cherche un moyen de désapprouver le naziréen solitaire sans démentir son appel. Dalila représente en réalité la langueur du prophète tandis qu’il est éprouvé ; il recherche la consolation de la reconnaissance et de la communion. Qui le comprendra ? Avec qui pourra-t-il parler à cœur ouvert sans être rejeté ou trahi ? Samson a soif d’aimer et d’être aimé, il a soif d’une fraternité qui n’a cessé de le fuir. Se serait-il fourvoyé ? Ses opposants n’ont-ils pas vu clair en lui reprochant d’être asocial et excessif ? Samson souffre, se plaint, doute de lui, à l’instar du prophète Jérémie :

« Malheur à moi, ma mère, de ce que tu m’as fait naître homme de dispute et de querelle pour tout le pays ! » (Jér. 1510)

et enfin, il doute de Dieu :

« À cause de ta puissance, je me suis assis solitaire, car tu me remplissais de fureur. Pourquoi ma souffrance est-elle continuelle ? Pourquoi ma plaie est-elle douloureuse, et ne veut-elle pas se guérir ? Serais-tu pour moi comme une source trompeuse, comme une eau dont on n’est pas sûr ? » (Jér. 1517b-18)

Ainsi va-t-il se tempérer et renouer le dialogue avec ceux qu’il dénigra si longtemps. On le flatte, on lui suggère que ses talents prophétiques pourraient lui assurer une place de choix et des gains importants au milieu de la religion établie (165). Faut-il encore qu’il accepte de se laisser « dompter » comme cela lui est demandé ouvertement : « Dis-moi d’où te vient ta grande force, et avec quoi il faudrait te lier pour te dompter » (166). C’est quasiment une psychanalyse avant l’heure dans laquelle s’engage Samson, l’enjeu étant qu’il abandonne sa force sauvage et devienne civilisé, c’est-à-dire apte à entrer dans une fonction religieuse instituée. Il cédera, non librement, mais sous cette force psychologique qu’il ne connaissait pas jusqu’alors : « il est tourmenté et affligé jusqu’à la mort » (1616). En somme, il devient dépressif, fruit de l’enracinement de son indécision et de l’accusation continuelle que l’intelligence religieuse met sur ses épaules. Ayant douté de son appel et cherché une communion qu’il savait pourtant trompeuse, il finit épuisé et s’endort sur les genoux d’une fausse consolation ; c’est l’idéologie d’un peuple victorieux, soudé autour d’un Temple où vit son dieu qui règne désormais sur son cœur fatigué et endormi.

Être endormi, pour un prophète, c’est être mort. C’est l’abandon de l’onction, c’est-à-dire l’impossibilité de voir. Les yeux de Samson ont été crevés. Commence pour lui un long calvaire ; il est certes mis en avant comme un trophée glorieux, il est applaudi, il fait la joie des élites et anime les cérémonies du culte avec talent, mais « son Dieu s’est retiré de lui » ! Il est prisonnier d’un système politico-religieux qui lui réclame, non plus de brûler les dogmes et les traditions, mais de les moudre pour faire un pain de servitude aux hommes. Était-il un trompeur ? En ce cas, il vivra en paix sous l’onction du peuple, ayant trente vêtements de rechange et un portefeuille abondant. Mais s’il est un vrai prophète, son appel est irrévocable, car Dieu aime la fidélité : il le ressuscitera en ranimant sa foi que nul n’a pu ravir de sa main divine.

RÉSURRECTION ET JUGEMENT

C’est quand meurt le lion religieux que de nouveau peut couler le miel. La dernière phase du prophète retrouvé sera la victoire par l’échec, c’est-à-dire le paradoxe du Messie : il faut mourir aux idéologies terrestres afin de ressusciter. ­Samson découvre le véritable sens de la parole fondatrice de son appel : « Ce sera lui qui commencera la délivrance » (135). L’ennemi n’est plus l’étranger philistin, ni le Judéen qui l’a trahi, ni la famille Danite absente, ni le compagnon qui a conquis l’épouse, ni l’épouse conquise, etc. Samson va détruire le Temple en brisant ses colonnes ! Le Temple représente les divinités communautaires et les puissances collectives ; ses colonnes sont les lois et leurs vérités efficaces que servent les hommes. Ces derniers érigent ainsi des représentations de leurs dieux où ils les abritent et les adorent. Tout Temple est une idole ; toute communauté se déclarant incarner la vérité est idolâtre ; et toute église s’en prévalant est une idole.

Dieu n’habite pas la communauté mais la personne ; sa présence ne s’accroît pas avec l’addition d’individus, au contraire, elle décroît : « Dès qu’il y a foule, Dieu devient invisible » disait Kierkegaard. Le monde de l’addition, qui est celui de la communauté, c’est le monde de la bête où le nombre détient le pouvoir. De fait, la destruction du Temple par Samson prophétise l’annonce du Christ : « Détruisez ce temple et en trois jours je le rebâtirai » (jn 2). Il parlait de son corps, car seul le Christ parvint à briser les colonnes du temple de la plus puissante vérité collective : la mort. Il appelait l’homme seul à devenir un temple de Dieu, un royaume de Dieu et un roi.

« Dieu n’existe que pour l’individu » écrivait Kierkegaard dans son Journal ; Samson était un temple consacré à lui seul, aussi suffit-il à détruire un faux temple. Sa mort ne prophétise pas la royauté judéenne, mais la destruction de tous les royaumes terrestres, de tous les temples, de toutes les vérités et de toutes les églises. Que chacun choisisse sa mort : en poussant les colonnes des concepts qu’on lui impose ou en subissant leur écroulement. Et que le malheureux résistant encore au fouet qui désire le dompter prenne courage, le Christ brûlera bientôt ce fouet, brisera la dernière colonne de son tombeau, puis le revêtira d’une chevelure semblable à une crinière.

Ivsan Otets

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[1] Voir notamment Isabelle de Castelbajac, Les Juges d’Israël : une invention du Deutéronomiste ? Revue de l’Histoire des religions n°221.

[2] Voir Nadav Na’aman, La Bible à la croisée des sources, Annales : Histoire, Sciences Sociales, n°6, 2003.

[3] Les révélations n’ont pas pour objet de rendre la vie de l’homme plus facile et de transformer les pierres en pains ; leur but n’est pas de diriger l’histoire. L’histoire ne connaît qu’une direction qui va du passé vers l’avenir en passant par le présent ; mais la révélation suppose une seconde direction. » Léon Chestov, Les révélations de la mort,La lutte contre les évidences (Dostoeïvsky), chap. 14. - Les révélations de la mort.

[4] Nilsson, cité par E. R. Dodds, Les Grecs et l’irrationnel, chapitre I.

[5] René Girard, Celui par qui le scandale arrive, Le bon sauvage et les autres, chap. 1, seconde partie.