» Catégorie : Nouveau Testament

Jean 1 : Au commencement


Au commencement

Jean 11 : « au commencement était le parler et le parler était à dieu et dieu il était le parler »
Traduction Claude Tresmontant

Ἐν ἀρχῇ ἦν ὁ λόγος, καὶ ὁ λόγος ἦν πρὸς τὸν θεόν, καὶ θεὸς ἦν ὁ λόγος.


J’ai toujours été perplexe face à ce premier verset de l’Évangile de Jean ; non pas par ce qu’il dit, mais par la manière dont il le dit. L’intention de l’auteur est pourtant claire, et il faut avoir l’esprit tordu pour ne pas admettre qu’il nous dise que Dieu et le Christ sont un-seul être. Mais en ouvrant son récit avec le fameux « au commencement », Jean se place d’entrée vis-à-vis de cet autre « au commencement (bereshit) » mis lui aussi en première place de l’Ancien Testament : « Au commencement, Dieu créa les cieux et la terre. » En revanche, l’Évangile de Marc, me semble-t-il, bien qu’usant du même vocable pour débuter son propos, montre davantage de subtilité en écrivant : « Commencement de l’Évangile de Jésus-Christ, Fils de Dieu. » Pourquoi affirmer une telle chose à propos de Marc dont la popularité est pourtant inférieure ? Parce que Marc n’explique pas le « commencement » dont témoigne la Genèse. Il n’en fait pas l’exégèse. Il ne sous-entend pas qu’il faille détisser le bereshit de l’AT afin de le recoudre avec l’Évangile. « Il est un autre commencement », dit Marc : « celui de l’engendrement des fils ». L’engendrement est en effet l’aboutissement qui succède à l’origine de la Genèse, mais il n’est pas son ennemi. Il n’y a pas de conflit entre ces deux « commencement ». Le conflit naît précisément dans la volonté de ne faire place que pour un seul commencement, supposant qu’en reconnaître deux serait une incohérence inacceptable ! Le désir de préserver deux commencements fut d’ailleurs celui de Saint Augustin lorsqu’il affirma dans La Cité de Dieu : « Pour qu’il y eût un commencement, l’homme fut créé. » Autrement dit : Pour que vienne un autre commencement, il y eût le premier commencement de la création. De fait, l’engendrement, bien qu’il apparaisse dernier dans notre chronologie s’avère être premier. N’est-il pas en effet le but visé dès le début bien que d’abord caché aux yeux et aux oreilles de l’intelligente création ? Il s’ensuit que la Genèse n’est pas le point de départ, mais un espace intermédiaire. Il est la grossesse du véritable projet. Il en ainsi de tout homme, car le nourrisson ne naît pas de sa maternité, il naît d’une rencontre amoureuse qui l’appelle à la vie avant même qu’il ne soit conçu.

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Jean 17 : Qu'ils soient un


Qu’ils soient un

Jean 17 : « Qu’ils soient un comme nous sommes un. »


Il n’est guère de texte de l’Évangile qui ressemble plus aux philosophies orientales que ce passage. Aussi est-il tentant d’aller chercher le levain du bouddhisme ou de l’hindouisme pour le mêler au texte biblique afin de l’expliquer. Combien le christianisme établi est ignorant ! Car si « l’aspiration de tous à ne faire qu’un a été notoirement secondée par le Dieu unique, elle ne l’a pas attendu pour se manifester », explique Régis Debray dans Le Feu sacré. « L’Un était présent en Égypte bien avant le coup d’État monarchiste d’Akhenaton contre les prêtres d’Amon. C’était Noun, l’Océan primitif, d’où sortit le soleil, d’où sortira la vie. L’Un s’est profilé en Grèce où Platon évoque la divinité (ho theos) en même temps que les dieux (hoi theoi), et Aristote, le premier moteur immobile du monde. C’est l’inengendré de Xénophane et l’Un tout d’une pièce de Parménide. C’est le Brahman de l’Inde védique […]. C’est le grand Un du tao chinois, le Taiyi, union du yin et du yang, etc. » Il est dès lors si simple de noyer le « qu’ils soient un comme nous sommes un » du Christ dans ce courant œcuménique. Le Christ devient un prophète parmi d’autres, annonçant le même message, dévoilant la même vérité : le Dieu Un, ou l’Un, qui doit être en tous et en qui tous doivent former Un seul être.

Malgré cette tentative de simplification infantilisante, malgré ce refus de lire tout le Christ, de se confronter à ses continuelles contradictions, alors qu’il dit ailleurs, par exemple : « Pensez-vous que je sois venu apporter la paix sur la terre ? Non, vous dis-je, mais la division. » (Luc. 1251) ; malgré, en définitive, cette malhonnêteté intellectuelle, une question demeure : le « qu’ils soient un comme nous sommes un » du Nazaréen est-il vraiment destiné à la communauté ? N’est-ce pas à l’individu qu’il s’adresse en premier lieu ? Et qu’est-ce que ce fameux « un » entre Jésus et celui qu’il appelle son Père ? C’est en vérité l’outrecuidance qu’a Jésus de dire qu’il est le Père ; et que le Père est Jésus. L’Être divin n’est pas divisé en lui-même. C’est précisément cette indivision que nous ne voulons pas voir avec précision. Il suffit pourtant d’ouvrir un dictionnaire étymologique pour remarquer que le mot « individu », individum en latin classique, traduit le grec atomos « atome » : « qu’on ne peut couper, ce qui est indivisible ». Il sert à désigner un objet unique par opposition à genus, species, le « genre » ou l’« espèce », nous dit le Robert historique de la langue française. En effet, si l’espèce est divisible, parvenu à l’individu, toute division supplémentaire devient criminelle ; de sorte qu’à chaque fois que nous parlons d’un individu, nous désignons en vérité un indivisible. Nous sommes, dans le projet divin, des indivisibles. La malheur est que tel n’est pas le cas dans le concret : l’individu a été divisé.

Un malheur qui n’a cependant pas touché l’Être divin : « nous sommes un » disait Jésus. En effet, lorsque Jésus commandait à la réalité, la réalité obéissait ; le réel n’a jamais pu s’interposer entre l’humanité de Jésus et sa puissance, c’est-à-dire le Père ; le réel n’a jamais pu les diviser. Les lois de la Nature ont été privées de leur autorité légale devant Jésus, elles n’ont pu faire obstacle à cet homme venu d’ailleurs : il resta indivisible. Aucune des forces de l’évidence ne réussit à séparer son Être, c’est-à-dire à créer un abîme entre l’exercice de sa volonté ici-bas et son pouvoir céleste, entre Jésus et le Père, de sorte que « rien n’était impossible au Christ ». Ce que voulait Jésus se réalisait toujours, tant son vouloir et son pouvoir étaient un : « Je savais que tu m’exauces toujours ; mais j’ai parlé à cause de la foule qui m’entoure, afin qu’ils croient… » (jn 11)

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Tel n’est pas le cas des hommes. Ils ne font pas ce qu’ils veulent et ils font le mal qu’ils ne veulent pas. Car leur essence spirituelle est hors de leur atteinte, elle a été vidée de sa puissance effective ; ils sont privés du don de la liberté parce qu’ils se sont séparés de Dieu. Le pouvoir de la réalité les limite, la nécessité avec ses lois raisonnables est supérieure à leur vouloir ; ils ne sont pas un, mais divisés en eux-mêmes. Un gouffre infranchissable sépare leur liberté qu’ils pressentent de leur capacité à l’incarner dans la vie concrète.

Qu’un homme puisse un jour redevenir Un en lui-même ; qu’à l’instar de l’Être divin, il puisse affirmer avec Jésus : « Je suis Un et indivisible, même devant la dernière vérité : la mort » — voici une bonne nouvelle ! Le Christ formula d’ailleurs cette promesse de différentes manières, car lorsqu’il dit : « Rien ne vous sera impossible », ou encore, à propos des hommes entrant dans le Royaume des cieux : « Dieu répandra sur eux sa lumière, et ils régneront aux siècles des siècles » (Apo. 225), il faut ici entendre la chose suivante : « Vous serez Un par la gloire que je vous donne ; vouloir et pouvoir seront un en vous. Aussi la nécessité avec ses souffrances ne sera plus, et son armée des lois ne s’imposera plus à vous, mais elle vous sera soumise, comme des serviteurs à leur roi. Vous régnerez ; c’est ainsi que je vous ferai asseoir avec moi sur mon trône. » Cette gloire dont il est ici question, c’est l’Esprit, c’est-à-dire la vie redonnée, non plus notre vie présente biologique que le Nature peut toujours diviser, mais la vie même de Dieu, indivisible. Ainsi sera réalisée la synthèse entre l’âme et le corps ressuscité devenu incorruptible, comblant cet abîme insurmontable qui demeure ici-bas entre notre volonté et l’incarnation de cette dernière : l’homme sera indivisible, tel son Dieu.

Tant que l’individu se limite à devenir ce que la nature et la raison lui imposent, il est divisé en lui-même, sa volonté est asservie, et sa liberté, bien qu’il en ait conscience, est privée de puissance réelle. C’est ainsi que sa personnalité se dissocie, car être privé du pouvoir de sa volonté pousse l’homme à toutes sortes de désordres : de son impuissance naissent la frustration et la peur, puis celles-ci le poussent à diverses convoitises et machinations pour les assouvir, et enfin sa conscience le culpabilise dans l’attente menaçante de sa mort. Et tant qu’il espérera retrouver son unité par ses propres moyens, qu’ils soient intellectuels, religieux ou mystiques, l’Esprit de Dieu lui sera continuellement refusé ; l’abîme entre lui et le divin est infranchissable, il ne peut se guérir lui-même de cette dissociation entre ce qu’il est et ce qu’il veut être, entre ce qu’il fait et ce qu’il veut faire. La mort n’est finalement que le verdict dernier de cette impuissance qui s’affirmera alors absolument ; l’homme sera cette fois laissé dans une non-puissance totale, c’est-à-dire sans corps pour incarner ou exprimer la moindre de ses volontés, bien qu’il aura pleinement conscience de cette liberté, laquelle lui fera face : éternellement pétrifiée. Seul un acte divin exceptionnel peut l’en sortir, pour autant que l’homme le fasse sien ; c’est seulement en regardant la condamnation du Christ comme étant la sienne, et sa résurrection comme étant la sienne, que pourront de nouveau s’ouvrir les portes de son être à l’Esprit de Dieu. L’Esprit viendra alors le ressusciter, réconciliant l’homme avec lui-même ; il lui assurera une telle conscience de son unité, une telle confiance en cette vie nouvelle que rien ne pourra mettre en doute cette unité, ni la force brute et sauvage, ni la logique inflexible des théories : c’est la seule volonté de l’homme qui tiendra lieu de raison. Être Un, c’est être et devenir ce que je veux, tant dans ma personne intime que dans ma corporalité ; c’est voir la réalité suivre ma volonté sans que jamais elle ne lui fasse obstacle, sans que jamais elle ne me tienne tête, telle une ouvrière de mes projets. Ainsi disait le Christ : « Va-t’en en arrière de moi, le satan ! tu me fais obstacle… » (Matt 16). Ces hommes indivisibles, nés de Dieu seul et par l’esprit de son fils, ces fils de l’homme accompliront ainsi la parole du Christ à leur égard : « Moi en eux, comme toi en moi Père ».

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Le malentendu que ne cessent de porter les diverses théologies bibliques à propos de ce passage est le suivant : Être « un » serait un état où chacun serait réciproquement constitutif de l’autre, comme inhérent à l’autre, comme substance de l’autre ; un état dans lequel tous seraient fusionnés en « Un », et cet « un » serait finalement l’Un, c’est-à-dire un Dieu immanent. De cette manière, l’unité est une structure, non une personne, une structure où l’inséparable fait loi. Or, le propre de la personne est d’être vis-à-vis de l’autre, d’avoir le choix d’une distance, de ne pas être assujetti à une exhibition continuelle, mais de se donner librement dans un jeu de dévoilement et de retrait propre à l’amour. À contrario, le fond du totalitarisme est de « détruire tout espace entre les hommes, en les écrasant les uns contre les autres » (Hannah Arendt, Les origines du totalitarisme).

Pour appuyer cette vision mystique, on reprend allègrement la métaphore d’un « corps un » dont la tête serait Dieu, et l’on décrit cette image d’un « corps uni » de manière littérale, en buvant l’encre du texte, et en rejetant précisément l’espace entre les mots où l’esprit fait résonner sa parole. Fondre « en un » des êtres différents entre eux, et voir ici le « qu’ils soient un » du Christ, c’est en vérité écrire une version bouddhiste, taoïste ou hindouiste du NT. Il y a une intimité personnelle qui même dans le monde-à-venir ne sera pas abolie ; bien au contraire, l’intimité est l’essence de l’homme indivisible ! En effet, le fond de son être étant un infini de possibles, il n’est pas déterminé par un processus logique et prévisible à la perfection ; ce qu’il est et ce qu’il fait s’appuient sur sa volonté, dans l’instant, c’est-à-dire que son intimité comporte un secret, lequel sera ou s’exprimera lors seulement de cet instant à-venir ; aussi n’est-il pas transparent ! Certes, cela suppose une confiance en soi, et en l’autre, tout aussi infinie, mais surtout, cela place la rencontre entre les uns et les autres sous le rapport de cette confiance sans limites, soit donc, d’un amour sans bornes : « Je serai ce que je serai, et tu seras ce que tu seras ; notre amour ne connaît pas de lois. » Supposez quelqu’un, explique le philosophe Marc-Alain Ouaknin, « qui ne vous soit pas radicalement autre, qui vous soit entièrement transparent […] vous ne pourriez l’aimer ni le haïr parce que, faute de résistance et d’opacité, vous le traverseriez sans rencontrer personne : il ne serait pas. » Ce genre d’êtres qui seraient « un », c’est la machine, là où chacun « se voit soi-même demeurant dans tous les êtres » dira l’hindouiste Çankara, où « l’autre n’est que l’autre de soi ». Il n’existe pas d’intimité à l’intérieur d’un ordinateur, chaque logiciel n’est que l’expression d’un code unique qui fait office de tête créatrice pour tous les programmes ; tout logiciel voit ainsi l’autre logiciel comme un autre soi, par le prisme d’une seule logique qui les a tous déterminés. Ils sont alors transparents et prévisibles les uns aux autres de manière parfaite. Ils ne parlent pas, ils récitent un code sans espace, obéissant à ce pour quoi ils ont été programmés. De sorte que le mot suivant d’un grand talmudiste est vrai : « Quand vient la perfection, le satan danse. »

En transférant un tel processus dans la réalité communautaire, il s’ensuit que le groupe devient Un ; ainsi ressemble-t-il de plus en plus à l’Être indivisible, car sa volonté, devenue volonté de masse, est de moins en moins séparée de son action par la puissance que lui apporte son gigantesque conglomérat d’adhérents. Il se meut en un totalitarisme, en un monstre, absorbant ou tuant toute volonté individuelle qui oserait lui faire face et prendre des distances vis-à-vis de lui. Il devient une sorte de méga-atome indivisible. Les individus qui veulent y entrer doivent le faire en se vidant petit à petit de leur vouloir personnel et de leur intimité particulière, tandis que ceux qui s’en extraient retrouvent précisément leur liberté et leur pudeur. Cette frénésie du « toujours plus de liens », façonnant une communauté de « l’Un en tous », elle est l’idée fondamentale des philosophies orientales ; et c’est par cet Un fantomatique que la communauté monte sur le trône divin, qu’elle devient sacrée, qu’elle devient dieu. Elle abolit Dieu en imitant la force de sa liberté par la force brutale du nombre et de la masse, la force magnétique. C’est ainsi qu’en séparant et divisant toujours plus l’être de son vouloir, elle chemine petit à petit vers une sorte de tohu-bohu originel ; car si tous parviennent au stade fusionnel, définitif et parfait, l’étrange processus absorbera enfin la raison elle-même, elle dont le bien et le mal portent encore trop l’alternative d’un choix, les relents d’un libre arbitre menaçant pour l’Un. Il s’agira ainsi de faire Un toutes les dualités, d’ôter toutes les logiques, toutes les causes, d’achever l’unité jusqu’à sa perfection, de fusionner toutes les idées de sorte que nulle ne s’oppose à l’autre et trouble la paix de l’unité en marche. Que restera-t-il une fois un tel projet accompli ? Le néant. Un vide absolu faisant résonner dans un silence parfait le « je ne suis pas » bouddhiste. Tel est l’aboutissement de cette boulimie de l’unité : l’un plus l’autre est égal à un, puis enfin à zéro. Les hommes ont divinisé l’unité et se sont effacés les uns les autres. L’Un a vaincu par le néant, car la mort est toujours « une » tant elle enferme en elle une multitude de ses semblables que sont les morts ; d’où l’expression « nirvana », sans souffle.

Cette unité venue du néant, c’est en réalité « l’éternité immobile et sa sœur la mort », pour reprendre l’expression de Chestov ; et lorsque « l’âme humaine apparut dans le monde, parvenant à tromper l’éternité, l’homme entra en lutte contre cette inertie » (La balance de Job). Or, dès l’instant où l’âme humaine soumit sa liberté à la stabilité que lui suggérèrent les lois du bien et du mal, il perdit son combat contre l’inertie. Il s’incarna selon les lois, et il rendit toute chair corruptible, vouée par les lois de la matière à retourner dans l’inanimé ; la nécessité émergea et il devint mortel. Ayant perdu ce Dieu qu’aucune loi ne peut soumettre, il se divisa en lui-même ; menacé par la nécessité que sa volonté destituée de l’Esprit ne pût dominer. Déployant dès lors tout son zèle et sa créativité, il convoita contre le ciel, la terre et son prochain, essayant de combler le manque du à l’impuissance de sa volonté. L’unité s’offrit alors naturellement comme secours miraculeux contre ces violences opposant les uns contre les autres. Depuis lors, elle leur a minutieusement fait accroire que son règne valait mieux que celui de chaque-Un, tant leur liberté est capricieuse. Elle transforma ainsi le « Dieu répandra sur vous sa lumière, et vous régnerez aux siècles des siècles » du Christ, en : « Que chaque-Un se répande en moi, l’unité, l’Un, et je régnerai pour vous durant l’éternité. » Ainsi l’unité les a-t-elle dominés dans tous les domaines, car toutes les activités humaines ont pour idéal sacré le couronnement du tous-en-Un.

Quelle brèche l’unité trouva-t-elle chez l’individu pour le captiver si radicalement au point qu’il l’élève comme Dieu ? C’est la peur. D’une part, celle d’une rencontre avec l’autre qui serait l’occasion d’affirmer ce que je suis, ma distance donc, c’est-à-dire ma liberté ; et d’autre part, la peur de voir cet inconnu questionner mes certitudes. Bien plus encore : comment supporterai-je que sa nouveauté me porte à juger dégradante l’image idéale de l’homme que je me suis construite ? Et comment ne pas s’épouvanter si cette nouvelle perspective donne à l’être l’infini des possibles ? En effet, deux êtres qui accepteraient un tel point de vue seraient privés de toute certitude lors de leurs rencontres ; ne leur resterait que de s’appuyer sur l’amour l’un pour l’autre, ce qui les conduirait à exalter la différence de l’autre comme si elle était sienne. Et de là surgirait un soudain : la distance initiale entre eux s’estomperait, et l’union paraîtrait, mais une union devenue une gloire telle que nul ne l’avait imaginée, puisqu’elle émanerait de l’infini de possibles dont tous deux sont revêtus. C’est ainsi que Dieu se dévoile ! L’unité peut-elle donc prendre racine ailleurs que dans la diversité ? Non. Et plus la diversité est bigarrée, plus l’unité en devient glorieuse. De sorte que seule la liberté peut fonder l’unité, et sans liberté, s’unir n’est rien d’autre que le regard de l’un sur lui-même : elle est la solitude. L’unité tiédit et s’affadit à mesure qu’elle est privée de liberté ; et unir des êtres sans distances, déjà semblables et transparents l’un à l’autre, ce n’est pas les unir, mais les coller l’un à l’autre pour former une image plane monochrome et sans perspective, une image morte. Une telle unité est en vérité une anticipation de la haine de l’autre, elle est motivée par une peur de la différence et par l’angoisse de la liberté.

Le « qu’ils soient un » évangélique ne s’incarnera pas dans une collectivité fusionnelle, il exclura même les êtres semblables qui s’imitent les uns les autres, comme émanant les uns des autres, de miroirs à miroirs. C’est pourquoi, « être un » comme le Christ est un avec son Père ne consiste pas à séparer les individus de leur vouloir, mais à vivifier leur liberté au-delà de la raison, une liberté telle qu’elle rend le fils de l’homme capable de se sacrifier pour une cause que la loi a déjà jugée comme perdue. Le Christ n’est pas avec Bouddha et Brahman l’un de ces prophètes du néant. Son « qu’ils soient un comme nous sommes un » est le socle sur lequel il repose ; parce qu’il a plus de joie à le faire entendre à un seul de ses enfants égaré de sa vie éternelle, afin de lui préparer une fête, qu’à quatre-vingt-dix-neuf justes paisiblement « un » et semblables dans l’éternité immobile de leurs certitudes communes.

Ivsan Otets